L'Ascenseur Social

L'Ascenseur Social

 

L’utilisation du terme « ascenseur social » a connu son apogée dans les années 1990-2000, notamment lorsque Jacques Chirac a utilisé l’expression de "lutte contre la fracture sociale » comme thème central de sa campagne présidentielle de 1995. Cette expression lui a permis d’attirer un électorat de gauche et de se démarquer des propositions d’Edouard Balladur qui, en février 1995, dominait nettement tous les sondages. Le terme « fracture sociale » avait été employé auparavant par le philosophe français Marcel Gauchet en 1985 dans Le désenchantement du monde aux Éditions Gallimard, puis par Jean-Pierre Chevènement dans un article du Monde du 19 mai 1992, annonçant l’organisation du colloque « Fracture Sociale ».

C’est également durant cette période que le terme « ascenseur social » s’est largement imposé pour décrire l’évolution d’un individu ou d’une catégorie sociale.

Je n’apprécie guère ce terme et je l’emploie rarement, et voici pourquoi.

Quelle est la définition d’un ascenseur ? Selon le Robert, c’est « un appareil servant au transport vertical des personnes aux différents étages d'un immeuble». Autrement dit, c’est un moyen de transport qui se déplace aussi bien vers le haut que vers le bas. Or, ce n’est pas du tout le sens que donnent les sociologues, journalistes, politiques ou simples citoyens à celui "d'ascenseur social". L’usage courant ne retient qu’une ascension, jamais une descente.

Le terme « ascenseur social », bien qu' « inexact », désigne en réalité le parcours social d’individus, de catégories sociales, de tranches d’âges, de typologies de métiers, etc., généralement acquis au travers d’un parcours professionnel, mais aussi, certes plus rarement, par héritages ou par placements financiers réussis.

Sauf cas tout à fait exceptionnels, le parcours professionnel d’un individu ne ressemble jamais à un « long fleuve tranquille ». Il est fait d’avancées, de stagnations, de pas de côté, parfois même de reculades selon les vicissitudes de la vie ou les aléas de l’évolution de l’entreprise dans laquelle l'individu exerce sa profession. Rien de régulier, et surtout pas une trajectoire qui va aussi souvent vers le bas que vers le haut, comme le fait un ascenseur. De surcroît, l’évolution d’un parcours professionnel ne se fait pas uniquement par « paliers » successifs. Certes, ils existent lors de changements de postes, promotions ou augmentations significatives de rémunération, mais la majorité du temps, il s’agit d’une évolution lente, non régulière et non linéaire, qui relève plutôt d’un « cheminement social » que d’un « ascenseur social ».

Que doit-on comprendre lorsqu’on lit : « l’ascenseur social est en panne » ?

D’abord, que les évolutions de carrière sont plus lentes, plus difficiles, plus chaotiques, moins assurées, même pour des professionnels confirmés et compétents, qu’à l’époque de la forte croissance française.

Deuxièmement, parce que l’égalité des chances des individus actuels n’est plus comparable à celle des temps anciens. Jusqu’en 1990, un individu en bonne santé, armé d’un métier manuel ou d’un diplôme universitaire, était quasiment assuré de devenir propriétaire de son logement, d’assurer une bonne éducation à ses enfants et d’avoir un « train de vie » meilleur que celui de ses aînés. Pour un élève brillant ou un entrepreneur astucieux, toutes les options étaient ouvertes. Ce n’est clairement plus le cas depuis plus de trente ans. Le milieu social dans lequel un individu naît détermine très fortement son parcours social. Ce sont les enfants de médecins et d’ingénieurs qui deviennent préférentiellement médecins ou ingénieurs. Pour les individus issus des classes sociales les moins favorisées, « un plafond de verre » difficile à franchir s’est progressivement formé, freinant l’accès à des professions offrant le plus grand nombre de perspectives. « Le peuple versus les élites….les gens de quelque part, et les gens de partout » décrits par David Goodhart.

Troisièmement, parce que la France s’est placée dans un contexte mortifère pour l’évolution de sa jeunesse et de ses forces productrices. Depuis près de quarante ans, les politiques sociales pratiquées par tous les dirigeants favorisent davantage les retraités que les jeunes et les actifs. Les Français ont toujours préféré financer « l’État social » (prestations de retraite, maladie et allocations) plutôt que « l’État central » (éducation, recherche, sécurité). Nous avons les enseignants les moins bien payés d’Europe. Personne ne l’ignore et tout le monde l’accepte. Contrairement à ce qui a longtemps été mis en avant, nous n’avons plus la meilleure productivité du monde occidental. Depuis toujours « Elle n’était mesurée que sur les seuls 22-57 ans !!! ».

Quatrièmement, parce que la France travaille moins que ses concurrents directs. Il y a proportionnellement moins de personnes réellement en emploi et générant de la richesse et plus de seniors, de jeunes et de chômeurs hors du circuit productif que chez nos voisins européens. Selon l’OCDE, lorsqu'on divise la quantité d'heures travaillées par le nombre de Français, on arrive à 674 heures par habitant, par an. La moyenne européenne est de 774, soit 6,8 milliards d’heures travaillées manquantes chaque année et environ 4,5 points de PIB perdus chaque année!!!

Un ascenseur social, ou plutôt un cheminement social, en panne. Oui, assurément, les Français ont fait un choix sociétal, celui de privilégier les loisirs et "l'État social" sans en assumer ni même de se préoccuper de son financement. Dit autrement, c’est la priorité donnée au présent plutôt qu’à l’avenir. Tant pis pour les générations futures. Personne ne l’ignore et tout le monde l’accepte.

Panne du cheminement social et ressenti de déclassement du pays, deux souffrances que les Français reprochent à ses gouvernants. C’est un mauvais procès qui leur est fait. Cette lente dérive descendante relève en réalité d'un choix collectif dont les conséquences n'ont jamais été clairement énoncées et encore moins assumées par les Français. Nous saluons ici l'énorme travail pédagogique réalisé depuis des semaines par Nicolas Dufourcq, Directeur Général de la BPI (Banque publique d'investissement) pour expliquer l'origine de la "dette sociale" abyssale (plus de 2 000 milliards) accumulée depuis 1974. Il est à souhaiter que l'ensemble de la thématique sociale - cœur du contrat démocratique - devienne un thème majeur de la campagne présidentielle de 2027 afin que le débat politique soit plus stratégique et in fine plus mobilisateur.

Paris le 11 février 2026

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