« Qui sème le wokisme récolte le trumpisme ».
J’ai eu le plaisir de rencontrer puis de travailler directement avec Aquilino Morelle en 2005. Médecin, diplômé de l’ENA, inspecteur général à l’IGAS, ancien conseiller politique de Lionel Jospin Premier ministre, puis de François Hollande Président de la République, il est également l’auteur de quatre ouvrages à visée politique : L’Abdication (Grasset, 2017), L’Opium des élites, comment on a défait la France sans faire l’Europe (Grasset, 2021), La Parabole des Aveugles, Marine Le Pen aux portes de l’Élysée (Grasset, 2023) et La France au Miroir de l’Amérique, quand les progressistes font triompher le populisme (Grasset, 2026).
Dans ce dernier ouvrage, Aquilino Morelle analyse en détail les circonstances ayant conduit à l’élection de Donald Trump en 2016, puis à sa réélection en 2024. Contrairement au récit dominant en France, il ne décrit pas Trump comme un « bouffon, grossier et sans convictions ». Il retrace au contraire, avec précision, comment un homme encore inscrit au Parti démocrate en 2013 à New York devient Président des États‑Unis en 2016 sous l’étiquette républicaine. L’ouvrage s’attarde toutefois plus longuement sur sa victoire sans contestation face à Kamala Harris en 2024.
Aquilino Morelle écrit :
« Dans la présidentielle de novembre 2024, la candidature de Donald Trump relevait de la légitimité charismatique, alors que celle de Kamala Harris dut se contenter d’une légitimité rationnelle. » Et plus loin : « En réalité Donald Trump n’a pas gagné en 2016, ni effectué son comeback en 2024 en dépit de sa personnalité “disruptive” mais grâce à elle. »
En 2024, les priorités personnelles des Américains étaient les suivantes : économie et inflation (47 %), santé (30 %), immigration (26 %), changement climatique (15 %), avortement (13 %), racisme (7 %) et politiques en faveur des personnes LGBT+ (4 %).
Le projet MAGA de Trump était perçu comme répondant prioritairement à : immigration (55 %), économie et niveau des prix (35 %) et avortement (17 %).
Les priorités du Parti démocrate, portées d’abord par Joe Biden puis par Kamala Harris, étaient : avortement (31 %), droits LGBT+ (25 %), changement climatique (20 %) et seulement 17 % pour l’économie et l’inflation. Cet écart considérable entre les préoccupations des Américains et les propositions démocrates constitue, selon l'auteur, l’une des explications majeures du rejet des « progressistes de la gauche américaine". Vilipendé et affublé avec mépris de « populiste » Trump aurait pu rétorquer par la formule de Jacques Julliard « le populisme est la réponse du peuple à l’élitisme des élites »
Aquilino Morelle propose également une analyse très documentée de l’émergence puis de l’expansion du wokisme américain, porté initialement par Hillary Clinton dès 2016 et amplifié par la suite. Il écrit :
« Le wokisme est né à gauche – en particulier dans les universités américaines, d’où il a ensuite essaimé dans toute la société – et il est resté à gauche ; il représente aujourd’hui le principal élément d’identité et d’identification du Parti démocrate et plus largement des progressistes américains. La vision selon laquelle chacun serait défini par son identité et la société divisée entre oppresseurs – mâles blancs hétérosexuels pour l’essentiel – et opprimés – tous les autres ou presque. … En quelques décennies la gauche américaine est passée de la lutte des classes et de la question sociale à l’identitarisme et à la guerre culturelle. »
Il qualifie cet engagement de « religion séculière », reprenant la formule de Raymond Aron. Et il ajoute : « Après le départ de Barack Obama de la Maison Blanche, le Parti démocrate a oublié son positionnement populiste traditionnel en privilégiant la question sociétale à la question sociale en devenant weak and woke. » D’où sa formule devenue centrale :
« Qui sème le wokisme récolte le trumpisme ».
Le reflux de la vague woke a commencé lorsque plusieurs grandes entreprises ont annoncé leur retrait des programmes DEI, même si ses défenseurs les plus ardents demeurent très actifs. Un exemple frappant, non cité par Aquilino Morelle, illustre cette attitude : En juin 2025, Scottie Scheffler, n°1 mondial du golf, fut violemment interpellé par une journaliste parce qu’il ne portait pas un bracelet célébrant le « Pride Month ». Très calmement, il répondit qu’il était marié, père de famille, chrétien, et qu’il n’avait jamais exprimé la moindre stigmatisation envers la « communauté des opprimés ». « I have no issues with LGBTQ, but I am not going to wear any symbol. I have friends that are gay and I do not look at them any differently.” La journaliste, irritée par son propos posé, lui rétorqua que c’était bien là l’attitude d’un « traître blanc ».
L’immigration
Aquilino Morelle rappelle qu’Obama, sans jamais tomber dans la brutalité, avait résolument combattu l’immigration illégale et procédé à l’expulsion de 2,7 millions de clandestins en huit ans. À l’inverse, Biden a laissé entrer 8 millions de migrants en quatre ans. Conscient de la gravité de la crise migratoire, Trump a eu la tâche facile en plaçant ce sujet au cœur de sa campagne. Kamala Harris, pourtant en charge du dossier, est restée fidèle à la position de Biden et alignée sur les militants les plus radicaux, favorables à un coût du travail toujours plus bas, notamment dans l’agriculture.
La France en miroir
Aquilino Morelle m’a clairement indiqué qu’il n’existe pas – et qu’il n’existera pas de « Trump à la française ». Certes, nombre de ses thèmes (immigration, sécurité, reconnaissance de la working class) ont été récemment reformulés et « francisés » par la droite, et ont été défendus depuis longtemps par le RN de Marine Le Pen. Mais aucun parti n’envisage de mettre en avant un personnage aussi imprévisible que Trump.
La France, par ailleurs, n’a pas été envahie par les idées wokistes au niveau atteint aux États‑Unis, où l’on en est venu à demander, dans un formulaire médical obligatoire, de préciser son genre parmi : female, male, transgender female, transgender male, non-binary, non-listed, choose not to disclose, gender non-conforming, gender queer, not sure…
La gauche et « l’extrême centre » français.
La gauche progressiste issue des stratégies mitterrandiennes n’est jamais totalement sortie du mot d’ordre de SOS‑Racisme : « L’immigration n’est pas un problème, c’est le racisme qui en est un ». Aquilino Morelle évoque « l’extrême centre », baptisé UMPS par Marine Le Pen, qui doit d’urgence « réapprendre à respecter la valeur du travail et à respecter les travailleurs dont il s’est détourné. Il faut rétablir leur dignité, dans les paroles et les actes. Il faut à la fois combattre le racisme et redonner priorité à la justice sociale… »
Conclusion
Aquilino Morelle conclut :
« Il existe un bon et un mauvais usage du populisme : c’est le rôle des élites que de savoir les discerner. Par vocation, puisque selon Raymond Aron, la fonction d’une élite est d’assurer la grandeur d’un pays. Et parce que, si la démocratie sans le peuple est un oxymoron, aucune démocratie ne peut vivre sans élites. »
Paris, le 29 juin 2026.
This document has been prepared by Jean-Claude Muller and is provided for information purposes only. The information contained herein has been obtained from sources believed to be reliable but is not warranted to be accurate or complete. The views presented are those of the author at the time of writing and are subject to change. Jean-Claude Muller has no obligation to update these opinions or the information presented.
Comments ()