Un an avant l’élection présidentielle en France
À travers l’Europe, les mouvements d’extrême droite attirent bien davantage l’attention que les forces démocratiques, et nous verrons probablement davantage de dirigeants démocratiquement élus adopter des comportements de plus en plus autoritaires. Comme beaucoup d’autres, j’essaie de comprendre pourquoi cette dynamique a pris autant d’ampleur si rapidement.
L’une des raisons est que ces mouvements répondent à de véritables préoccupations des citoyens, en proposant des solutions simples, largement accessibles, facilement compréhensibles, mais souvent erronées. C’est l’essence même de la démagogie : l’exactitude des faits importe moins que l’acceptation répétée d’un message présenté comme vérité.
Une autre raison est que le monde est devenu plus complexe et évolue bien plus rapidement que les mentalités. Il est difficile d'accepter que des pays dits émergents deviennent plus performants que nous et que nous subissions un déclassement manifeste dont nos comportements, nos aspirations et notre modèle social portent une large part de responsabilité. Dans ces pays, la valeur travail demeure centrale, tandis que chez nous, le bien-être est devenu prioritaire. Dans ce contexte, même des idées solides ont du mal à s’imposer sans cadre politique ni récit suffisamment forts.
S’ajoute à cela l’attitude parfois hautaine, voire méprisante, de certaines élites hors sol envers les classes populaires. Ces élites ont favorisé l’émergence d’une société multiethnique et ont largement bénéficié de l’innovation comme de la mondialisation. David Goodhart résume cette fracture par l’opposition entre « les gens de partout » et « le peuple de quelque part ».
Enfin, l’ultra-droite française actuelle se caractérise par sa capacité à s’être progressivement débarrassée des aspects et des comportements les plus malsains hérités de ses anciens militants articulés autour de valeurs chrétiennes traditionalistes parfois contraires à celles de la République.
Dans un éditorial du 13 mai, intitulé « La force de l’extrême droite réside dans sa capacité à transformer le ressentiment en climat dominant », Benoît Heilbrunn, professeur à l’ESCP Business School à Paris, décrit avec justesse ce que les démocrates libéraux ont, selon moi, sous-estimé pendant des années.
Il ouvre son texte par cette formule forte :
Si la démocratie libérale a gardé le culte du contenu, elle a perdu la bataille du contenant. Elle continue de croire qu’une idée juste dispose d’une motricité propre et qu’il suffirait de l’énoncer clairement pour qu’elle fasse son chemin. Dans la vie publique, pourtant, une idée ne circule jamais seule : elle voyage dans des appareils, des rythmes et des images. Elle a besoin d’un véhicule, d’un décor, d’une syntaxe d’accueil.
L’erreur des démocrates n’est donc pas d’avoir perdu le goût de convaincre, mais d’avoir perdu le sens des médiations. Ils s’imaginent encore que la vérité se propage d’elle-même. Or, une idée sans organe de transmission est une idée sans effet, et une indignation sans relais ne produit au mieux qu’une satisfaction morale de salon .
Dans son livre récent, intitulé « La France au miroir de l’Amérique », publié chez Grasset, Aquilino Morelle avait déjà expliqué pourquoi la droite populiste française séduisait de plus en plus d’électeurs déçus en utilisant la formule de Jacques Julliard « le populisme est la réponse du peuple à l’élitisme des élites ».

Nous avons voulu pousser l’analyse plus loin, en examinant à la fois les arguments du populisme de droite et les relais médiatiques qui les diffusent.
À l’origine centré sur l’immigration, ce courant a progressivement intégré d’autres thèmes sous l’impulsion de Marine Le Pen : la sécurité, puis le pouvoir d’achat, et enfin, de manière plus discrète, un thème traditionnellement associé à la gauche, la justice sociale.
Comment ce déplacement s’est-il opéré ? Pendant des années, l’entourage de Marine Le Pen a repéré, mis en scène et analysé des difficultés que les autres partis et les médias mainstream refusaient de voir ou de traiter. Le FN, devenu RN, en a fait la matière d’un programme politique : un miroir déformant, certes, mais de plus en plus puissant. Le RN a ainsi investi des combats que ses adversaires auraient dû mener, en tirant profit de leurs défaillances et de leur manque de courage.
Comme l’écrivait Jacques Julliard dans « L’Esprit du peuple » publié chez Robert Laffont en 2023.
la gauche s’est disqualifiée en ayant dévoyé trois de ses valeurs :
- L’école républicaine trahie en substituant l’objectif d’égalité à celui de diffusion des savoirs
- Une laïcité intransigeante remplacée par une complaisance envers le communautarisme pour faire oublier sa mauvaise conscience coloniale
- Une gauche qui n’a rien compris à la sécurité et de relativiser ou de banaliser (par l’excuse) la violence qui pénalise en premier les plus démunis
Depuis l’échec sévère de la droite de gouvernement à l’élection présidentielle de 2022, ses divisions internes sont devenues omniprésentes, parfois obsessionnelles, souvent dérisoires, mais qui s’étalent chaque jour dans les médias. Ces désaccords devraient être arbitrés en interne afin de permettre l’élaboration d’une plate-forme programmatique, puis la désignation du candidat le plus emblématique pour l’incarner. Faute de cela, les guerres d’ego constituent une faiblesse supplémentaire dont le RN profite à plein.
En 2027 les leaders populistes vont offrir une opportunité unique à leurs électeurs : voter pour eux afin d'infliger une claque aux gouvernants en place depuis des décennies. Déjà dans la Grèce ancienne, l’humiliation des puissants était toujours le premier point des programmes des démagogues.
Entre le populisme de gauche porté par Jean-Luc Mélenchon et celui de droite, incarné par le tandem Le Pen-Bardella, des candidatures multiples et divisées ont peu de chances d’atteindre le second tour de l’élection présidentielle de mai 2027. Le succès de Péter Magyar en Hongrie, face à Viktor Orbán, devrait à cet égard nous servir d'exemple.
Paris le 20 mai 2026.
This document has been prepared by Jean-Claude Muller and is provided for information purposes only. The information contained herein has been obtained from sources believed to be reliable but is not warranted to be accurate or complete. The views presented are those of the author at the time of writing and are subject to change. Jean-Claude Muller has no obligation to update these opinions or the information presented.
Comments ()